Le soccer sacrifié sur l’autel de la rationalisation bureaucratique (par Adama Ndiaye)

Le soccer sacrifié sur l’autel de la rationalisation bureaucratique (par Adama Ndiaye)


Certains pensent que le soccer est une query de vie ou de mort. Je suis déçu par cette angle. Je peux vous assurer que c’est bien plus vital que cela. » — Invoice Shankly

Dans un entretien accordé aux Inrocks il y a quelques années, l’wonderful Jean-Claude Michéa observait que « Le mépris du soccer est le signe d’une véritable infirmité intellectuelle ! ». Si j’ai trouvé de prime abord la formule un poil trop abrupte, plus je repense au soccer, à sa dimension artistique, sa dramaturgie, ses histoires romantiques et tragiques, ses héros parfois dignes de la mythologie (songeons aux exploits herculéens de l’immense Sadio Mané), plus je tends à croire qu’il avait foncièrement raison. Le soccer est sans conteste l’une des plus belles innovations de l’humanité, raison pour laquelle elle fédère autant d’âmes dans les stades et devant les écrans de télévision.

C’est toujours avec la même fébrilité enfantine que j’attends l’ouverture de la prochaine Coupe du Monde. Même si je regrette la disparition progressive des vrais « numéros 10 », le soccer compte encore et comptera toujours, de Messi à Max Dowman, des acteurs qui continueront à écrire ses plus belles lignes.

Mais le soccer que nous aimons, dont l’facet enterprise a quelque peu écorné la beauté originelle, est aujourd’hui guetté par une menace mortelle dont le principal virus est l’élite qui le dirige. On en a eu une illustration spectaculaire avec la récente décision du jury d’appel de la Confédération Africaine de Soccer de déclarer le Maroc vainqueur sur tapis vert de la Coupe d’Afrique des Nations.

Une décision abracadabrante sur le plan purement juridique des règles qui le régissent mais aussi — plus vital — contre le bon sens populaire qui veut qu’un match, une finale continentale de surcroît, dont le résultat a été validé sur le terrain, malgré les péripéties qu’on connaît, ne peut être invalidé deux mois plus tard par un obscur jury de cols blancs enfermé dans un bureau.

Au-delà de cette décision absurde, le soccer plus généralement est menacé par cette obscure réformiste portée par les dirigeants actuels et, en premier lieu, le Président de la FIFA, Gianni Infantino. L’introduction du VAR fut une décision funeste qui a créé plus de problèmes qu’elle n’en a réglés (la preuve par Sénégal-Maroc). Elle a également contribué à tuer à petit feu la dimension tragique de ce sport dont on parlait tantôt. Nous avons tous été bercés par le however injustement refusé à l’équipe d’Allemagne à la Coupe du Monde 1966 contre l’Angleterre, l’histoire de la « Essential de Dieu » de Maradona, ou la frappe de Lampard contre l’Allemagne en 2010 — un juste retour du karma quarante ans plus tard — et bien d’autres anecdotes qui ont contribué à écrire les lettres d’or du soccer. Avec la VAR et la goal-line expertise, je crains que nous n’ayons plus d’histoires à raconter à nos fils et petits-fils.

Michel Platini — on ne regrettera jamais assez qu’il ne soit pas devenu Président de la FIFA — avait prévenu contre les effets pervers de cette « avancée » technologique, mais englué dans des scandales judiciaires, il n’a pu mettre le frein à cette folie réformiste.

Aujourd’hui, Infantino et ses sbires, avec la complicité navrante de figures du soccer telles qu’Arsène Wenger ou Marco van Basten, ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Ils projettent de modifier la règle du hors-jeu pour favoriser l’attaquant au détriment de l’équilibre tactique, tout en songeant sérieusement à introduire des exclusions temporaires ou des penalties en mouvement qui hacheraient définitivement le rythme du jeu.

Ce qui guette finalement le soccer, c’est le destin de la NBA, où des « improvements » toujours plus intrusives ont fini par aseptiser le jeu et le couper de ses followers. La NBA souffre aujourd’hui aux États-Unis d’un véritable problème de popularité avec des audiences en baisse constante, parce que ses promoteurs ont oublié que le basket était un sport avant d’être un spectacle ou un produit de consommation.

C’est une leçon à méditer pour les dirigeants du foot automobile, comme le soulignait Ernesto Laclau, le soccer est le lieu par excellence où s’exprime la ardour des foules, cette drive populaire qui échappe à toute tentative de rationalisation bureaucratique.

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